Hors-limites : le point de vue du réalisateur

La thématique du double et de la copie

Pour Jaco, on devrait pouvoir choisir sans exclure. Le problème que cela lui pose, comme scénariste, est que le film doit dès lors permettre au spectateur de suivre toutes les alternatives d’un choix effectué par un personnage, et non une seule d’entre elles.  Au « ou bien, ou bien » qu’implique le choix, Jaco Van Dormael préfère la formule « je préfère les deux » (qu’utilise Alice dans Toto le Héros, après Brigitte Bardot dans Le mépris, de Jean-Luc Godard).

Une écriture singulière

Jaco écrit sans avoir de ligne de conduite, sans idée très précise de l’histoire qui sera racontée… La technique plus traditionnelle du synopsis que l’on développe l’aurait sans doute amené à ne garder trop souvent qu’une des deux alternatives d’un choix, alors qu’en jouant sur les dédoublements et les ressemblances, Jaco Van Dormael crée des cycles, et donc des rythmes. Cette façon de procéder est proche de la manière de faire du poète, qui aime les mots pour eux-mêmes, et non parce qu’ils permettent de raconter une histoire.
Pour Jaco, les images sont comme les mots du poète, elles ont une valeur en soi. Sa difficulté en tant qu’auteur est de faire exister malgré tout une histoire. Et cette contrainte lui paraîtra de plus en plus lourde, au fil du temps.
Selon lui, le film-poème est aussi un film-pensée, une forme de jonglerie confidentielle et cryptée, dont la création peut prendre des années, étant donné le nombre de paramètres sur lesquels il joue.

Jaco Van Dormael, cinéaste de l’enfance et du handicap

Pour Jaco, entrer dans l’âge adulte, c’est entrer dans une forme de normalité insupportablement contraignante… En particulier, être adulte, c’est apprendre à renoncer, cesser de croire que l’on peut choisir sans ce prétendu corollaire: exclure. Jaco privilégie le regard de l’enfant, pour qui tout est possible, et pour qui il n’y a dès lors pas de limites. Il peut être plusieurs personnages, vivre plusieurs vies, dans plusieurs mondes. Une porte peut être ouverte et fermée, on peut être mort et vivant.

En perdant l’émerveillement, l’enfant ou le trisomique perdent la capacité de résister à violence du réel. Le huitième jour se termine par le suicide de son héros trisomique. Ainsi Jaco tente de prolonger dans ses films ce merveilleux de l’univers infantile, recréant l’illusion comme s’il s’agissait pour lui d’une question de vie ou de mort.

La complexité rendue simple et lisible

Selon Jaco, le passage du temps amène à la déchéance.  Par le pouvoir de l’imagination, il propose de revenir à un monde sur lequel la mort n’a pas de prise.

Il faut se rendre capable de contourner la disparition (la sienne ou celle d’un autre) ici et maintenant en « apparaissant » ailleurs, plus tard (ou plus tôt…).  L’existence ressemble alors à un jeu vidéo dont serait banni le  « game over »…

Jaco peut alors persuader les adultes que ses idées enfantines d’immortalité et d’ubiquité sont supérieures aux leurs. Il peut leur donner un caractère indiscutable. En effet, le cinéma, comme art de l’illusion, permet de créer ou renforcer la vraisemblance d’idées qui, posées à froid, n’entraînent qu’un haussement de sourcil agacé… L’illusionniste (Jaco a commencé comme clown) est passé cinéaste avec armes et bagages… Et son extraordinaire compétence est mise au service des rêves propres à l’enfance.

Temps d’écriture/irréversibilité du temps

Jaco met beaucoup de temps à composer en tous sens un trajet narratif nomadique, là où d’autres racontent une histoire en ligne droite, ou, pire, n’en racontent pas du tout.
Pénélope, pour tromper ses prétendants, défaisait chaque nuit la tapisserie qu’elle avait faite la veille, revenant éternellement au point de départ. Un film est un tissu plus compliqué, mais son auteur peut suspendre, lui aussi, le passage du temps.
Et, comme Jaco se refuse à opérer par étapes distinctes et irréversibles, il peut être amené à repenser l’ensemble du film parce qu’un détail à première vue insignifiant fait obstacle à son homogénéité. La partie et le tout étant indissociables, transformer la partie, c’est transformer le tout, et il faut donc tout revoir ! Cela prend du temps…

Il voyage au sein de son film comme ses personnages dans l’espace-temps… Sans guère subir le poids des contraintes, et en particulier l’irréversibilité du temps. C’est jubilatoire, il s’amuse comme un fou.
La question de l’irréversibilité du temps est en effet un thème qui traverse trois de ses films : soit parce que son personnage vit ses existences possibles comme des existences réelles E Pericoloso Sporgersi, soit parce que ses personnages rusent pour la contourner Toto le Héros, soit enfin parce que la transformation de l’espace-temps permet de la surmonter Mister Nobody.

Du zig-zag à la ligne droite

Son travail sur la structure du scénario, opérant par zigzags narratifs, confrontation d’hypothèses, amène aussi à une maîtrise du temps semblable à celle dont ses personnages se rendent capables : selon le choix que le personnage fait à tel moment de l’histoire, sa vie – et l’ensemble du film – prend telle ou telle direction. Il lui est souvent loisible de remonter dans l’imaginaire ou la réalité, avant ce choix fatidique.

Il existe donc une très forte corrélation entre la lenteur mise à écrire un scénario, chez Jaco, et le thème qui l’obsède. Car celui-ci n’est qu’en apparence la question du hasard. En réalité, la difficulté que rencontrent ses personnages consiste en une impossibilité logique : celle de choisir sans exclure… Le but fascinant poursuivi par nombre d’entre eux est ce mirage : vivre une vie dans laquelle tout choix serait innocent. Il n’aurait donc pas pour conséquence de nous engager, comme dans la réalité.

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