I Don’t Belong Anywhere : note d’intention et entretien avec Marianne Lambert

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Note d’intention de la réalisatrice

En 1993, je rencontre Chantal Akerman pour la première fois, sur le téléfilm Portrait d’une jeune fille de la fin des années soixante à Bruxelles. C’était alors ma première régie générale. Chantal était exigeante, moi intimidée ; je n’avais pas 30 ans tandis qu’elle avait déjà réalisé certains de ses films les plus marquants.

Dix ans plus tard, sur Demain on déménageégalement tourné à Bruxellesnous nous retrouvons. L’expérience et la confiance aidant, la relation s’installe.

Puis, en novembre 2009, elle me laisse un message : « Marianne, c’est Chantal, Chantal Akerman. Rappelle-moi, c’est assez urgent. » Nous tournerons La Folie Almayer un an plus tard, au Cambodge. Ce sera ma première direction de production.

Dans la suite logique des choses, dans ce parcours, il y avait donc comme une évidence à passer à la réalisation avec I don’t belong anywhere – ce film qui parle d’elle.

Mais la question s’est posée rapidement : comment parler de Chantal ? Comment la dire ? Comment ne pas tomber dans le piège de l’exégèse ou du didactisme avec une réalisatrice de cette trempe-là, comptant plus de 40 films à son actif ? Comment dresser un portrait sensible de la cinéaste et mettre en lumière ce qui caractérise sa personnalité, sa liberté, son indépendance ?

Car il s’agissait surtout de montrer à quel point Chantal est un personnage singulier, doté d’un incroyable instinct, tout en contraste avec l’image d’intellectuelle qu’elle renvoie. J’ai donc voulu mettre mes pas dans les siens, cerner ses territoires dans leurs mouvances, l’écouter et m’appuyer sur notre relation mêlée de complicité et de confiance.

 

I don’t belong anywhere. Ce titre m’est venu en un éclair. Chantal n’est ni d’ici, ni d’ailleurs. Elle oscille entre le cinéma, les installations et, encore et toujours, l’écriture. Son cinéma n’est ni totalement fiction, ni tout à fait documentaire…

Il est inclassable et unique.

 

Au creux de tous ses va-et-vient, il y a l’errance – la sienne, la nôtre…

Et cette question : « Qu’est-ce que je fais là ? » Une question qui est au cœur de son œuvre. Obsédante, entêtante.

Sans réponse.

Marianne Lambert

 

 

I don’t belong anywhere est votre première réalisation, après un parcours sur les plateaux en tant que régisseuse générale et directrice de production. Parlez-nous de votre cheminement vers la réalisation?

C’est un lent et sourd cheminement… Avant de faire des études de journalisme à l’ULB, j’avais commencé – sans jamais les terminer – des études de réalisation à l’IAD. La réalisation est donc une aspiration de toujours. Je n’ai jamais travaillé en tant que journaliste mais par contre, j’ai tout de suite voulu intégrer le milieu du cinéma. Je voulais comprendre comment un film « se fabrique ». Pour ce documentaire, les choses se sont enchainées très naturellement…c’était sans doute le bon moment.

 

Vous n’avez pas choisi la facilité en consacrant votre première réalisation à Chantal Akerman, sachant qu’elle a réalisé plus de quarante films, qu’elle écrit des livres et fait des installations aux quatre coins du monde…   

J’aime Chantal…J’ai beaucoup d’admiration pour son parcours atypique, unique, sans concession…fidèle à ce qu’elle est, vraie. Ensuite parce que, avant de faire ce documentaire, j’ai travaillé sur trois films de Chantal…Nous avons donc appris à nous connaître sur les plateaux.

C’est vrai que lorsque l’idée de cette première réalisation a commencé à se concrétiser, j’ai eu quelques moments de panique…Qui étais-je pour tenter de parler d’elle et de son cinéma ? D’autres étaient sans doute mieux placés pour le faire ? Mais quand ces émotions m’envahissaient, j’essayais de les évacuer au plus vite et tentais de revenir à une forme de simplicité et d’humilité.

 

Quels ont été vos critères pour choisir de mettre en exergue certains films plutôt que d’autres? Comment avez-vous articulé votre documentaire autour de son œuvre?

Le premier critère dans le choix des films de Chantal fut d’abord mon goût personnel. J’ai choisi mes films préférés, ceux qui m’ont touchée à un moment de ma vie et me touchent encore, comme News from Home  par exemple que j’ai vu très jeune et que j’ai adoré, D’Est, un pur chef d’œuvre, Sud , documentaire magistral ou bien sûr Jeanne Dielman.

Concrètement, on a eu une première phase de tournage en avril 2014 en Israël, et sur place, il s’est passé quelque chose de particulier : nous sommes tombés sur une installation étrange aux abords du désert de Judée, deux morceaux de métal superposés sur lesquels j’ai voulu jucher Chantal pour lui demander de me parler d’une seule chose : l’enfermement. Elle en a parlé trente-quatre minutes sans interruption!

C’est après, sur base de la matière que nous avions ramenée de là-bas, que nous avons véritablement commencé à travailler à l’articulation du documentaire, Luc Jabon et moi-même,

Dans un premier temps, nous nous sommes posés la question de savoir comment aborder la filmographie de Chantal. Allions-nous l’aborder de manière chronologique ? De manière thématique ? Mais il aurait été forcément réducteur de me focaliser sur l’une ou l’autre de ces approches, d’autant plus que Chantal, elle-même, n’a jamais voulu que son cinéma soit considéré comme un cinéma féministe, lesbien, juif ou encore expérimental. Je ne voulais en aucun cas non plus, faire un film « commentaire » sur l’œuvre de Chantal. J’ai choisi tout simplement de replacer Chantal dans des lieux ou des décors où elle avait vécu et tourné, à New York, Bruxelles ou Paris, pour souligner ainsi l’entrelacement permanent entre ses films et sa vie.

C’est donc aussi à cet entrelacement que nous nous sommes attelés au montage, avec Marc de Coster, le monteur image, dont le regard fut précieux.

 

Le montage passe en effet de façon très fluide des fictions de Chantal à ses documentaires. Quels liens faites-vous entre les différentes facettes du travail de Chantal Akerman?

Il me paraissait tout à fait normal d’aborder le documentaire et la fiction sans les distinguer l’un de l’autre puisque Chantal, elle-même, ne les différencie pas. Comme elle le dit en effet : « Dans un film de fiction, il y a du documentaire et dans un documentaire, il y a de la fiction. Simplement par le cadrage. Dès que tu cadres, c’est de la fiction ».

 

Chantal Akerman est souvent perçue comme une cinéaste intellectuelle. Or,  on la découvre dans votre film rieuse, légère, mais aussi fragile.  Y a-t-il de votre part la volonté de  la « désacraliser », de la rendre plus accessible ou de la faire découvrir à la jeune génération ?

Quand j’ai commencé à réfléchir au film, j’ai tout de suite voulu montrer Chantal comme moi je la voyais. Je pense effectivement que l’étiquette d’intellectuelle qui lui colle à la peau est réductrice. Chantal, même si elle a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, est avant tout une artiste d’une énorme réceptivité au monde, guidée par un instinct permanent.

Je voulais aussi, après m’être rendue compte que les jeunes étudiants en cinéma ne la connaissaient pas, la montrer sous un jour plus accessible, et donner aux spectateurs l’envie de découvrir ses films.

 

Parmi les intervenants, on a la (bonne) surprise de découvrir le témoignage de Gus van Sant. Pourquoi l’avoir choisi, lui ?

En interrogeant un cinéaste, américain, connu et reconnu par un autre public que celui de Chantal, et en lui demandant de parler de son influence sur son travail, je voulais, bien entendu, apporter un autre éclairage sur la modernité de Chantal. Gus van Sant a souvent fait référence à Jeanne Dielman  qu’il a vu aux Etats-Unis dans sa jeunesse, peu de temps après sa sortie. Lorsqu’il a commencé à préparer Last days, il a revu Jeanne Dielman  en compagnie de son chef-op, Harris Savides, et ils ont analysé la manière dont Chantal avait composé chacun de ses plans,  chacun de ses angles, parallèles au mur, sans plans latéraux. C’est cette représentation architecturale très particulière de l’espace et des personnages qui a d’abord et avant tout inspiré Gus van Sant.

 

Autre intervenante, la monteuse attitrée de Chantal Akerman, Claire Atherton, grâce à qui vous nous offrez une véritable leçon de cinéma sur le temps et la tension propres à chaque plan dans le cinéma de Chantal Akerman.

J’ai rencontré Claire lorsque nous étions en préparation de La Folie Almayer  et c’est tout simplement un esprit brillant. Elle a, comme Chantal, le sens de la formule et explique très clairement et très simplement les choses. J’ai tout de suite pensé à elle car pour moi, il était impensable qu’elle n’intervienne pas dans le documentaire. Un monteur apporte un deuxième regard, un montage est comme une ré-écriture…

Lorsque j’ai interrogé Claire Atherton, elle était en train de terminer le montage du dernier film de Chantal, No Home Movie, et nous avons abordé la question de la temporalité dans le cinéma de Chantal. C’est là qu’elle parle très concrètement, entre autres choses, de deux longs plans montés l’un à la suite de l’autre et de tout le travail créatif pour trouver le bon rythme, la juste durée. Selon elle, tout se joue au niveau des raccords car ils amènent « soit une libération, soit un effacement des plans ».

Chantal, quant à elle, revendique que les spectateurs ressentent en eux le temps passer lorsqu’ils voient ses films. Si par contre, ils disent « je n’ai pas vu le temps passer », elle a alors  le sentiment « de leur avoir volé deux heures de leur vie… ».

 

La figure de la mère est omniprésente dans I don’t belong anywhere, et de façon générale, dans tout le cinéma de Chantal Akerman.

Cette présence maternelle est particulièrement frappante dans News from Home. Chantal explique que, déjà à cette époque, elle se rendait compte que sa mère était le centre de son œuvre. « Et maintenant qu’elle n’est plus là, est-ce que j’aurai encore quelque chose à dire ?» se demande-t-elle.

La mère de Chantal est une rescapée d’Auschwitz, elle a connu la monstruosité des camps. Je ne pense pas qu’on puisse se remettre de cette horreur en une génération et Chantal est un « enfant de la deuxième génération ». Les enfants des survivants sont eux aussi porteurs de cette histoire.

 

Vous avez tourné votre documentaire à Bruxelles, Paris, New-York, Tel Aviv, mais aussi en Oklahoma, et vous avez choisi pour titre I don’t belong anywhere. Parlez-nous du nomadisme de Chantal Akerman.

Chantal est toujours en mouvement, un jour à Paris, un autre à Bruxelles, un autre encore à New-York. Elle est dans un va et vient permanent qui, je crois, est indispensable à sa vie. Quand Chantal s’arrête, elle est en danger. Quand on est comme ça, il est évident qu’il est difficile de se sentir appartenir à un lieu, à un entourage, à une culture…Pour moi, le titre fait davantage référence à cette question de l’appartenance ou de la non-appartenance plutôt qu’à une quelconque forme de « nomadisme contemporain ».

 

En quoi, selon vous, Chantal Akerman qui a été une avant-gardiste dès ses débuts,  incarne-t-elle encore une certaine modernité?

Je pense que Chantal fait partie de cette catégorie d’individus qui sont dans une réflexion permanente sur le monde qui les entoure, dans une interprétation du monde qu’il faut réinventer sans cesse pour y trouver une place…. Chantal, du coup, est toujours en mouvement. Et si on devait ne plus la soutenir financièrement (car c’est une menace qui pèse sur les auteurs dans le cinéma et sur les artistes, en général), Chantal serait capable de faire un film avec son « Blackberry » ou de rebondir sur d’autres façons de créer, encore et toujours. C’est ça, pour moi, la modernité.