L’age de raison : AU CŒUR D’UN UNIVERS, LE POINT DE VUE DES REALISATEURS

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Pourquoi ce documentaire ?

Pour aller à la découverte de ce que Luc Dardenne écrit lui-même : « Où mettre la caméra ?  C’est-à-dire : qu’est-ce que je montre ?  Qu’est-ce que je cache ? Cacher, c’est sans doute le plus essentiel. »
Dans les films des frères, tout est construit, élaboré mais cette construction doit rester invisible, et cette élaboration ne divulgue pas sa complexité. Au contraire, à la vue d’un film des frères Dardenne, tout paraît « naturel », allant de soi, alors qu’il n’en est rien.
Il nous paraissait important de pouvoir montrer cet immense travail qui permet d’aboutir à une telle « simplicité ».
Par exemple, dans le film Le Fils, Benoît Dervaux, le cadreur des frères, effectue une véritable prouesse technique en filmant en un seul plan, dans une fluidité totale, le jeune Francis passant du siège passager avant à l’arrière du véhicule pour aller dormir sur la banquette.
Autre exemple : tout le travail du décorateur Igor Gabriel qui investit un lieu existant pour, sur indication des frères, le modifier considérablement. C’est le cas de la construction de la passerelle plongée dans La Meuse sur et sous laquelle Bruno et Steve se réfugient dans L’Enfant.
Mais cette « invisibilité » du travail ne concerne pas seulement la technique ou l’aménagement des décors et des lieux. Elle se déploie également dans les relations entre les personnages.
Ainsi, dans Le Gamin au vélo, toutes les étapes de séductions entre le jeune Cyril et Samantha ne relèvent-t-elle pas d’un amour qui ne dira jamais son nom ?

L’absence des frères dans le documentaire n’est-elle pas un handicap ?

D’abord, il faut savoir que cette décision des frères de ne plus se prêter pour le moment à l’exercice de l’interview, d’être donc absents dans le présent de ce documentaire, fut paradoxalement pour nous un argument décisif d’accepter ce projet.
Ensuite, le retrait des frères n’est pas dirigé contre qui que ce soit. Aucune arrogance dans cette décision. Indépendamment de ne pas répéter ce qu’ils ont déjà longuement confié à d’autres, il y avait plutôt l’argument de laisser la place à d’autres regards, plus autonomes, sur leur œuvre.
D’où notre volonté, puisque Jean-Pierre et Luc nous laissent avec leurs œuvres, de partir des films eux-mêmes, de l’intérieur de ces films.
En partant de l’intérieur des films, nous espérions mettre les extraits en correspondance, plus nettement, plus fortement.
Les points communs, les images récurrentes d’un film à l’autre, les ruptures aussi, les conceptions du monde, des personnages, de filmage, nous sont ainsi apparues de plein fouet, en pleines résonances, collisions ou dialogues.
Enfin, c’était une autre manière de signaler au spectateur toute la force organique de leur mise en scène et du jeu des acteurs.

Pourquoi une co-réalisation pour ce documentaire ?

Dans le film, Alain Marcoen est présent dans l’image et dans le son, à la fois comme guide et narrateur. Luc Jabon l’a aidé à structurer le « récit » de ce documentaire à partir de tout un travail de lecture et d’imprégnation de la pensée cinématographique des Dardenne. Une alchimie s’est mise spontanément en place, dès le départ, avec le choix des extraits de films. Avec Alain, nous avons décidé alors de la poursuivre jusqu’au bout.

Que signifie ce titre : L’âge de raison ?

Ce titre, qu’Alain Marcoen a choisi, lie tout notre documentaire.
Il symbolise ce moment où un personnage discerne le bien du mal, où cette découverte l’écartèle, et voilà bien quelque chose que l’on retrouve dans la plupart des films des frères.
Même s’il n’est pas dans notre propos d’en faire une espèce de signification dernière, ce qui serait réducteur, ce moment de basculement où Cyril, Igor, Rosetta, Bruno, Lorna prennent conscience de la gravité et des conséquences de leurs actes (avec tout ce que cela induit comme travail de connaissance, d’apprentissages) irradie le cœur des films des frères.

Finalement, ce que nous espérons avec ce documentaire, c’est que ceux qui ne connaissent pas les films de Jean-Pierre et Luc Dardenne aient l’envie de les découvrir, que ceux qui ont des a-prioris ou des idées reçues au sujet de leurs films sortent ébranlés et que tous les autres soient agréablement surpris par la manière dont nous avons abordé leur cinéma.