L’homme de sable : JOSE-LUIS PEÑAFUERTE ET THIERRY MICHEL, UN UNIVERS PARTAGE

tm sable

Sur le film

L’homme de sable évoque une certaine étrangeté, un mystère. Le sable est impalpable et chaleureux.

Cet aspect riche et éphémère du sable me touche et je le retrouve dans le travail des cinéastes. Car, en définitive, chaque film constitue un élément de mémoire : à la fois éphémère et éternel, il est à l’image de la société au moment où il a été réalisé.

Ce titre du film évoque le parcours de Thierry Michel, et notamment son film le plus intime, le plus organique et le plus singulier: Issue de secours. Pour cette raison, il se termine par des scènes tournées au Maroc. Tata, dans le désert marocain, est un lieu chargé d’émotion pour Thierry, l’endroit où il souhaiterait que ses cendres soient dispersées.

Un élément fondateur du film, c’est l’expulsion de Thierry du Congo. Je n’ai pas pu le filmer sur son territoire de cœur. Mais, il était toujours là, présent. Le cinéaste dans l’impossibilité de se rendre dans le pays qu’il a fait sien, c’est une image très forte et un enjeu supplémentaire dans son histoire.

Néanmoins, c’était essentiel de pouvoir projeter L’affaire Chebeya, un crime d’état? face à une salle vide. Le film est toujours interdit au Congo et ceux qui voudraient le diffuser risquent des représailles. J’ai découvert l’église où l’avant-première devait avoir lieu et j’ai pu capter ce lieu silencieux, cette absence du cinéaste face à son public. Pour cette raison, l’équipe a du faire ce tournage dans la semi clandestinité. Il y avait deux feuilles de route : la A, officielle, fournie aux autorités, et la B, la réelle. La discrétion totale était de mise, le but de notre travail ne pouvait être connu, sinon nous risquions été expulsés ou incarcérés à notre tour.

Dans le film, j’ai construit un récit qui donne à voir l’homme, au-delà de l’œuvre. Il montre l’être face à lui-même, face à son passé. Une manière de boucler son parcours en tant que cinéaste et être humain. Et, au final, si je retiens une image du film, c’est le regard rêveur de Thierry Michel. Adolescent, il prend son vélo, sort de la maison familiale, (séquence dans les bonus du dvd), fait ses premières photos et développe ses premières images. Tout démarre de là. Et il a ce regard enthousiaste, présent tout au long du film, même quand il aborde les moments difficiles de sa carrière.

 

Filiation et regard

Nos cinémas ont divers points en commun.

Avant tout, il y a des référents que nous partageons : des cinéastes tels que Robert Bresson, Paul Meyer, évidemment, Joris Ivens, Henri Storck, Chris Marker. Des artistes qui, comme nous, sont dans l’engagement, qui défendent un cinéma sensible au destin humain, broyé ou en difficulté face à une oppression politique, économique, sociale. C’est pourquoi nous nous retrouvons également dans ces thématiques : la mémoire, l’engagement politique et la dénonciation des violations des libertés individuelles.

Mais, surtout, l’Espagne a un rôle important dans nos parcours respectifs. Pour ma part, c’est principalement lié à mon histoire familiale. Pour Thierry, comme c’est évoqué dans le film, ça sera la rencontre de ces enfants, du même âge que lui, dans la misère la plus totale, qui mènera à la rupture avec la religion catholique. Et surtout, indirectement, inconsciemment, c’est ce qui l’inspirera à réaliser des années plus tard Gosses de Rio. C’est également en Espagne qu’il a fait la rencontre avec le monde du cinéma : à l’occasion de vacances à Pampelune, il croisera Orson Welles en plein tournage. Et il en restera imprégné …

Thierry Michel et moi, nous partageons également cette passion de l’Ailleurs. Nos filmographies nous ont emmenés au-delà des frontières, car, en définitive, on raconte ce qui nous représente, ce que l’on est, ce qu’on connaît, ce qui nous touche et qui nous vient naturellement. Notre propre histoire.

Lorsqu’on filme l’Ailleurs, dans mon cas c’est l’Espagne et en partie le Mexique, c’est aussi parce qu’il y a un réel attachement personnel et politique envers ces lieux. Et c’est un sentiment partagé par Thierry et moi. Quand il filme au Congo, c’est chez lui. Avec le cinéma, non seulement on agrandit sa famille, mais aussi on agrandit son territoire. Bien sur, on n’y vit pas, mais ces lieux continueront à nous habiter. Filmer l’Ailleurs, c’est aussi créer une attache culturelle avec un territoire qui peut nous paraitre lointain, à tort. Les sentiments, les souffrances n’ont pas de frontières.

Le sentiment qui me vient, lorsque je pense à la filmographie de Thierry Michel, c’est qu’il arrive à démêler le faux du vrai. Il a cette faculté à déshabiller les faux semblants, les faussaires, les despotes et à jouer avec eux. Dévoiler cette grande et triste comédie humaine. C’est là aussi tout l’art de son travail : donner et transmettre l’invisible.

Parler d’un autre cinéaste, d’une personne qui partage la même passion, les mêmes référents que moi, tout en regardant le réel d’une manière différente, est un exercice difficile. La complexité a été de pouvoir restituer en une heure son histoire, son parcours cinématographique assez conséquent (plus de 20 films), tout en filmant avec mon propre point de vue. Et surtout, raconter l’homme. Car à travers l’homme, on peut découvrir l’œuvre. Tout un jeu d’équilibre.

 

Une leçon de cinéma

J’aime le cinéma qui raconte des histoires, qui relate des réalités sociales, politiques, mais qui reflète par le réel ou de façon métaphorique le monde dans lequel on vit.

Selon moi, il n’y a donc pas de frontière entre documentaire et fiction. Il y a des thèmes qui doivent et ne peuvent que s’aborder par le documentaire, parce que la réalité est plus forte que la fiction. Les acteurs ne pourraient pas jouer cette réalité. Ils devraient passer des mois avec les protagonistes pour pouvoir juste recopier leurs gestes. On ne peut pas négocier le réel. On peut le monter, l’interpréter avec objectivité et éthique, mais on ne peut pas lui mentir.

Au-delà de l’histoire, il y a un aspect qui est propre au documentaire : le positionnement. Où va-t-on être ? Non seulement physiquement mais aussi intimement, personnellement. Et c’est là que réside la grande différence entre le documentaire et le reportage journalistique.

Finalement, la grande leçon de cinéma dans ce film et dans la collection Cinéastes d’aujourd’hui, c’est l’homme derrière le cinéaste. En faisant mon métier,  j’ai appris à ne pas rejeter mon passé, à l’apprivoiser. On est tous marqués par nos racines. Je crois très fort aux parcours personnels, au fait qu’un film en amène à un autre. Chaque parcours est naturel et propre à chaque cinéaste. C’était donc important pour moi de raconter dans ce documentaire que derrière une filmographie, se reflète une histoire personnelle.

Pourquoi devient-on cinéaste ? Pourquoi décide-t-on de raconter des histoires sur un thème bien précis? Pourquoi décide-t-on de faire du cinéma sur le réel ?
La seule réponse, elle se trouve dans l’être humain, son vécu, ses influences, ses rencontres.

José-Luis Peñafuerte