Tout va bien ! Note d’intention du réalisateur Stefan Thibeau

L’art a pour devoir social de donner issue aux angoisses de son époque. L’artiste qui n’a ausculté le cœur de son époque, l’artiste qui ignore qu’il est un bouc émissaire, que son devoir est d’aimanter, d’attirer, de faire tomber sur ses épaules les colères errantes de l’époque pour la décharger de son mal-être psychologique, celui-là n’est pas un artiste.

L’anarchie sociale de l’art, Artaud

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours rêvé d’être Jan Bucquoy. En tant que cinéphile, je me suis très tôt intéressé au cinéma belge (André Delvaux, Luc de Heusch, Remy Belvaux, Benoît Mariage, Hugo Claus, Roland Verhavert). Mais le déclic, celui qui m’a ouvert la voie du cinéma belge, était pour moi Jan Bucquoy. La première fois que j’ai vu La vie sexuelle des Belges, je fantasmais sur ce cinéma belge qui devait sans doute ressembler à ce premier film de Jan Bucquoy, vu quand j’étais adolescent. Après cela, plus je voyais d’autres films belges, plus j’avais envie de revenir à l’origine : Jan Bucquoy. J’avais trouvé le chaînon manquant entre John Cassavetes et Jean-Luc Godard.

L’envie de travailler avec Jan Bucquoy date de cette époque, mais c’est en programmant l’un de ses films lors d’un ciné-club que le lien avec le personnage s’est fait en 2011. Cette rencontre a amorcé la collaboration professionnelle, s’en est suivi une aventure humaine ininterrompue, du Borinage, en passant par Grenay, Bruxelles, Paris et même Shanghai ! En côtoyant Bucquoy, la filiation s’est faite naturellement : il avait besoin d’un caméraman-monteur capable de s’adapter à des tournages très peu conventionnels, j’étais là. Car les tournages de Bucquoy tiennent plus de la magie que de la scénarisation, en ce qui concerne ces dernières œuvres en tout cas.

Bucquoy s’est très vite révélé un professeur inhabituel mais évident, son côté pédagogique n’est pas celui que l’on retrouve dans les écoles mais en le fréquentant, il saute aux yeux. La multitude de projets dans lesquels il m’a embarqué m’ont ouvert aux nombreuses facettes de ce réalisateur touche à tout.

Ces aventures n’ont fait que renforcer l’idée que je me faisais du cinéma. Un art qui ne serait pas déconnecté de la vie, au sens le plus large de terme. Pour Jan, la vie est le scénario. On rejoint alors Baudelaire ou Artaud.

Le côté « ingérable » de Jan Bucquoy, qui refuse de se soumettre à des conventions de cinéma ou à des carcans de réalisation, découle de cette pensée.

J’avais depuis plusieurs années le projet de réaliser un portrait filmé de Jan et l’appel de la Cinémathèque ne fait que décupler cette envie. Ce tournage de dix à quinze jours sera forgé par sept ans de préparation et d’images tournées au fil des aventures de Jan. Cet épisode bénéficiera donc de ces années de recherche et de confidences, sous forme de rushes innombrables et savoureux.

Vous l’aurez compris, ce film est avant tout la concrétisation d’un vieux rêve, celui de réaliser un documentaire sur l’œuvre de Jan. Une œuvre profondément autobiographique qui nécessite une part d’autofiction. Jan Bucquoy est à l’autofiction ce que Hunter S. Thompson est au journalisme Gonzo. Il va ainsi redevenir l’acteur de sa vie mais cette fois dans un film qu’il n’aura pas réalisé.

L’autofiction constante de l’œuvre de Jan sera aussi celle du documentaire. Emprunter les codes du réalisateur pour décrire son style. Comprendre comment l’œuvre de Jan s’est alimentée par son parcours de vie. Voir l’œuvre en train de se faire. Voilà comment j’envisage cet épisode des Cinéastes d’aujourd’hui. J’en ai déjà une idée précise, mais qui est bien sûr vouée à évoluer avant et pendant le tournage. Le documentaire s’articulera en plusieurs mises en situation.

L’idée est de s’approprier dès le début cette phrase des Affranchis de Scorsese : « J’ai toujours voulu être un gangster » pour la détourner en « J’ai toujours rêvé d’être Jan Bucquoy». A partir de là, le film commence par un bombardement d’images d’archives hétéroclites et dynamiques. En trente secondes, le portrait est jeté : artiste, collagiste, écrivain, auteur de BD, réalisateur, provocateur. Jan est un artiste qui touche à tout, pas toujours en étant “crédible” mais comme le dit Baudelaire : « le beau est toujours bizarre ».

Le point de départ est l’arrivée de Jean-Henri Compère à la Gare Centrale dans le film La vie sexuelle des Belges. Le double cinématographique de Jan plante le personnage en trois phrases, et sert de déclencheur à toute une série de mises en perspective « film/réalité ».

D’abord, le Dolle-Mol comme endroit initiatique, qui a vu le petit gars de Harelbeke devenir l’artiste d’aujourd’hui. Ensuite, la scène de théâtre, véritable lieu permettant de faire le bilan d’une vie d’artiste, ou plutôt comme il le dit d’« animateur en milieu hostile ». Jan brise sans arrêt le quatrième mur et c’est donc quelque chose que l’on se doit d’insérer dans le film. Parce que le monde est un théâtre où les rôles ont été mal distribués, le one man show de Jan fera des apparitions significatives dans le film. Ce one man show est en préparation et nous pourrons filmer Jan dans cette espèce de thérapie, avec ou sans public.

Le tournage de son nouveau film La dernière tentation des Belges permettra de rentrer dans l’intimité du réalisateur, véritable démiurge de son œuvre en train de se faire. Le point de départ étant le suicide de sa fille, ce tournage sera lui aussi un exutoire.

Rendre accessible la personnalité de Jan sans la dénaturer est le but de ce film. Pouvoir faire comprendre que derrière le provocateur se trouve aussi un réalisateur pertinent et sensible. Montrer aussi que son œuvre est cohérente de bout en bout et qu’elle est en fait à l’opposé de l’image bordélique qu’il renvoie.

Je pense qu’il faut adopter cette même façon fine qu’il a de manipuler le réel. Filmer le caméraman en train de filmer Jan qui réalise son propre film est à mon avis une mise en abyme qui prend tout son sens.

Ce que j’évoque ci-dessus ne fait bien sûr pas office de scénario, mais ce sont les premières idées sur lesquelles je compte m’appuyer pour réaliser ce film. Deux idées de titre pour le documentaire me sont naturellement venues : J’ai toujours rêvé d’être Jan Bucquoy ou Vous êtes tous morts et je suis vivant ! (dixit Jan, évidemment, paraphrasant Philip K. Dick). A discuter!

Quand Jan a proposé que je réalise ce documentaire, j’ai directement pensé à ce lien de mentor à apprenti. Comme une sorte de transmission, Jan me permet de mener à bien le projet que j’avais tellement mûri. Le prof semble dire : « Essaie, si tu l’oses ! ». Ce film sera donc évidemment un hommage à Jan Bucquoy mais aussi le regard particulier d’un jeune réalisateur sur son aîné. La réaction que j’espère déclencher chez le spectateur n’est pas différente de celle que je cherchais en réalisant mon documentaire sur l’écrivain Marcel Moreau et tient en une phrase : « Par quel livre (ici : film) dois-je commencer pour découvrir son œuvre ? »